La semaine sainte tient une place exeptionnelle à la fois dans la tradition et l'histoire de la Corse, mais aussi dans nos mentalités.
A Bonifacio et à Calvi, la semaine sainte voit se perpétuer, la tradition de processions conduites par des confréries.
A Sartène, le folklore est banni: la présence d'un authentique pénitent, souffre dans sa chair pour la rémission de ses péchés et de ses crimes, confère à la manifestation une dimension dramatique et un poids mystique qui en font l'originalité. |
Sartène : fête Dieu |
En Corse comme ailleurs dans la chrétienté, a settimana santa est marquée par la disparition des cloches : le jeudi saint, on dépouille les autels, on masque les statues, on éteint les cierges.
C'est l'intonation du Gloria, à la messe du jour, qui ouvre donc cette période de silence des cloches trois jours durant.
On remplace traditionnellement ces cloches par des instruments sonores en bois: ragane, badachje, trapacchje, etc. (crécelles, claquoirs, etc.), qui servent à annoncer les offices. Ce sont les enfants qui sont chargés de cette fonction. En courant, ils sillonnent les rues du village en appelant la population à assister à i vespari (littéralement: les vêpres). « A i vespari! A i vespari!» crient-ils en agitant leurs crécelles.

Sartène : Procession du vendredi saint
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Les « vêpres » de la semaine sainte sont en fait les Offices des Ténèbres. Elles ont lieu après la tombée de la nuit et se caractérisent par le vacarme rituel qui s'y pratique. Autrefois, ce vacarme avait lieu les mercredi, jeudi et vendredi saints. Aujourd'hui, sauf exception, il a lieu seulement le jeudi saint. |
Le rite des Ténèbres se déroule autour d'un grand chandelier triangulaire supportant quinze cierges. Ils seront éteints progressivement, l'un après l'autre, au cours des litanies, psaumes, lamentations, nocturnes, laudes... psalmodiés par les chantres qui chantent l'Office. La fin de chaque psaume est ponctuée par l'extinction de l'un des quinze cierges, jusqu'au moment où seul demeure allumé celui qui est placé au sommet du triangle. On chante alors le Benedictus et le Miserere, puis on éteint cette dernière lumière et « le monde est plongé dans les ténèbres ». Aussitôt se déclenche le vacarme, véritable chaos cérémoniel où éclate le bruit. Claquoirs, crécelles, sifflets, conques marines se déchaînent; on tape sur les bancs, le sol, les murs, les chaises avec les matarelli, de gros bâtons en arbousier. Inutile de dire que les enfants s'en donnent à cœur joie! Dans certains villages, on utilise aussi des végétaux frais: à Brandu (Brando), dans le Copi Corsu (Cap Corse), ce sont des feuilles d'aloès, véritables battoirs, appelées en cette occasion: chjocche (du verbe chjuccà, claquer) ; dans le Sud, à Bunifaziu (Bonifacio), c'est la tige centrale des branches de palmiers, que l'on appelle mazzucchi (de mazza, bâton, masse).

Sartène, les pénitents du vendredi saint, dans les années 1900
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Le bruit des Ténèbres est destiné à «chasser le diable » (fà fughje l'erdiavule) ou encore à « chasser les juifs » (fà fughje i ghjudei) qui ont mis à mort le Christ.
Après ce véritable charivari, on recueillait autrefois les débris de végétaux (bois ou plantes) éclatés dans la production du tapage des Ténèbres, et on les ramenait chez soi car ils étaient censés protéger des intempéries, de la foudre et autres calamités... |
Les cérémonies de la semaine sainte sont prises en main par les confréries ou, quand elles n'existent plus, par des laïcs qui perpétuent ainsi les traditions. Le clergé, lui, est pratiquement absent de ces rites. Confréries masculines et féminines conduisent les processions: en Corse du Nord, elles dirigent la cerca, la parata, la granitula... A Bunifaziu (Bonifacio), elles portent processionnellememt les « grandes châsses » appelées i casci. Dans les régions comme Sartè (Sartène), Calvi, Corti (Corte) où les rites consistent à représenter la Passion du Christ, la place du clergé est également très réduite.
Les trois premiers jours de la settimana santa, les femmes ou les confréries préparent les sépulcres. Les sanctuaires portent la marque du deuil: les statues et les crucifix sont recouverts d'un voile noir ou violet. Le sépulcre est décoré de fleurs (blanches et rouges), de cierges et de verdure. Le jeudi saint, on dispose autour du corps du Christ mort des coupes où germe le blé nouveau. Ce blé a été « planté » quarante jours plus tôt dans des bols ou des assiettes contenant du coton humide, et placé dans des coins sombres. Véritable « agriculture magique », cette coutume du blé nouveau dans plusieurs pays méditerranéens, notamment en Sicile et en Sardaigne; coutume qui rappelle celle que les Grecs pratiquaient au moment des Adonies (Les Jardins d'Adonis).
Les végétaux occupent une place importante dans les rites du cycle de Pâques. Ils sont présents dans les Sépulcres. Une plante)! est cependant strictement interdite: a scapa (la bruyère). En effet, a scapa est une plante « menteuse ». On dit: « bugiardu cume a scopa!» (menteur comme la bruyère). Menteuse, parce qu'elle fausse la logique végétale: elle fleurit mais jamais ses fleurs n'engendrent de fruits. Trompeuse par ses fleurs, stérile pour les fruits, la bruyère est une plante qui trahit. Nous rappelons la légende qui rapporte cette trahison à l'histoire du Christ: Jésus, recherché pour être tué, se cacha derrière des buissons parmi lesquels il y avait la scapa. Elle écarta traîtreusement ses branches et exposa Jésus à la vue de ses poursuivants. Voilà pourquoi a scopa est interdite dans le sépulcre...