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Août 1943

 

La chaude affaire des Agriate

 

 

- Deux cents hommes dont certains ont péri ou ont été blessés au cours d'affrontements avec l'ennemi.
- Deux mois de travail soutenu.
- Toute la population d'un village mobilisée,
- 50 mulets utilisés

... et, au bout du chemin :

- 33 tonnes d'armes reçues et réparties entres les patriotes du nord de l'île : de toutes les réceptions d’armes par sous-marin (il y en eut 7), ou par parachutages (130), celle de Casta en juillet-août 1943 fut de loin la plus importante. (Elle le fut aussi par les qualités d'endurance, d'audace et de ruse qu'il fallut déployer pour réussir une aussi vaste opération dans une région si difficile), a raconté Jean Simi, l'enseignant dont L’Ile-Rousse a honoré la mémoire en donnant son nom à l'un de ses groupes scolaires.

La région s'appelle désert des Agriate.
Adossée au massif de Tenda, elle est bordée par la mer sur une longueur de 35 km, de l'Ostriconi à Saint-Florent.

Naguère encore zone privilégiée de transhumance des bergers du Niolu et d'Ascu, elle porte les traces d'une activité humaine relativement développée.
Du rivage au piedmont, sa plus grande profondeur atteint 20 km. Les points d'eau y sont rares et on n'y trouve qu'un seul hameau : Casta, administrativement rattaché à Santo Pietro di Tenda.

L'état-major des troupes de Mussolini avait jugé inutile la surveillance de la côte, déserte et inhospitalière, comme l'occupation de l'ensemble de la zone. Tout au plus relèvait-t-on la présence d'un bataillon de Chemises noires à l'Ostriconi, d'une compagnie à Casta et d'une autre à Saint-Florent, ainsi que de quelques postes de guet et de trois barrages le long d'une route très étroite et sinueuse.

C'est ici ! sur la plage de Saleccia, que le prestigieux Casabianca avait débarqué 13 tonnes de mitrailleuses, mitraillettes, fusils et grenades dans la nuit du 1er au 2 juillet 1943.

Trois semaines plus tard, les armes sont en lieu sûr. Grâce à Dominique Agostini, responsable cantonal du Front national, Charles Galletti, responsable pour la région de Bastia, et Dominique Vincetti, responsable de toutes les réceptions d'armes depuis l'arrestation de Jean Nicoli.
Ils ont su trouver sur place les concours nécessaires, la cargaison d'armes a été transportée à dos de mulets sur le plateau de Calamicornu, à 1 000 m d'altitude dans la montagne de Tenda, entre Santo Pietro et Urtaca.

(Cette première opération ayant, selon Jean Simi, réussi à la perfection), d'autres sont programmées.

Le Casabianca revient le 30 juillet 1943 à Gradella, l'une des anses du golfe de Porto, il y essuie le feu des garde-côtes italiens, il plonge et met le cap sur les Agriate.
L'anse de Malfaco ayant été retenue pour une opération attendue entre le 2 et le 5 août, Paul Colonna dIstria, le chef militaire de la Résistance, Jean Simi, responsable pour la région de Santo Pietro, et Henri Benedetti, responsable pour la Balagne, s'y sont rendus après la vaine tentative de Gradella.
Jean L'Herminier, commandant du Casabianca qui transporte cette fois 20 tonnes d'armes (le record) est un homme de décision. La plage de Saleccia lui convient. Il y retourne et l'équipage y débarque sa précieuse cargaison qui, dans les nuits du 1er et du 2 août, est entreposée au même endroit que le 1er juillet. Un message radio en informe Colonna d'Istria, qui s'y rend avec Simi et Benedetti.

Benedetti part chercher du renfort dans les villages environnants. Il trouve parmi la population civiles (femmes, enfants) partout un concours enthousiaste.
Hommes, mulets, arrivent de tous côtés les jours suivants. On arrive à constituer une équipe de 40 à 50 mulets. Les paysans de Casta, non seulement guident les convois, mais mettent tout ce qu'ils ont à notre disposition (une fournée de pain et un veau pour les hommes, 10 décalitres d'avoine par jour pour les bêtes).
Tout le village est au courant, les enfants font le guet, les femmes font le pain, les hommes de 15 à 60 ans vaquent ostensiblement à leurs affaires dans la journée, les vieux causent avec les Italiens, s'employent à connaître les heures et les directions des patrouilles.
Et chaque soir, le travail recommence. Les mulets cachés dans le maquis pendant le jour partent de Saleccia au crépuscule. Un seul sentier aboutit à la route et traverse Casta à 200 m du cantonnement italien.
Il faut 3 heures de marche de la plage à Casta. Une partie des armes est entreposée dans une maisonnette en bordure de la route, l'autre est acheminée vers la montagne au dépôt de Calamicornu. »

Les tâches sont parfaitement distribuées :

- Vincetti et Benedetti dirigent les transports,
- Colonna d'Istria et Simi sont au dépôt de Casta,
- Galletti à celui de Calamicomu,
- Agostini s'occupe du ravitaillement.

Le 20 août, toutes les armes sont stockées et alors commence la répartition entre les groupes de patriotes. Malgré le danger et quelques incidents, le transport se fait par camions vers Bastia, la Casinca et la Balagne, tandis que les muletiers qui rentrent chez eux en emportent aussi.
Les armes destinées à la Balagne sont entreposées au Reginu dans une savonnerie et dans un pressoir à huile .

Mais (un traître est apparu, qui a payé depuis ), écrira en 1958 Maurice Choury dans son livre :

"Tous bandits d'honneur" "Le 22 août à 8 h du matin, le Reginu est encerclé par les carabiniers qui s'emparent du dépôt du pressoir. Les résistants ont pu se dégager. Trois camions de Chemises noires ont filé sur Casta. Galletti et Vincetti sont surpris dans la maison qui jouxte le dépôt d'armes pratiquement vide."

Récit de Jean Simi : « Ils ouvrirent le feu. Les munitions épuisées, ils essayèrent de forcer le barrage. Vincetti tombait, Galletti par miracle passait. Chemises noires et carabiniers s'abattaient sur Casta par centaines. Maisons défoncées, pillées, incendiées. Vingt-trois hommes étaient arrêtés, tous les autres prenaient le maquis. Pourchassés par des bataillons entiers, ils vécurent des heures terribles. Dominique Agostini, blessé à une jambe, resta quatre jours terré sous un buisson sans manger et boire. »

Le communiste Dominique Vincetti, 27ans, avait quelques années auparavant combattu Franco aux côtés des républicains espagnols au sein des Brigades internationales et avait été blessé. Dans son île, l'enfant de Silvareccio avait été l'un des premiers à rejoindre la résistance au fascisme. Chaque année, la stèle de Casta est pieusement et justement fleurie. Il n’a pourtant pas été le seul à faire au cours de ce fait d'armes le sacrifice de sa vie. Après avoir activement participé au transport des armes, Robert Lapina était l'un de ceux qui veillaient sur le dépôt de Calamicornu. Le 19 août, alors que des patriotes de Borgo et Campitello viennent prendre livraison des armes qui leur sont destinées, il est blessé superficiellement à la cuisse gauche par la déflagration accidentelle d'une grenade. Il regagne Rapale où, sur dénonciation, un carabinier (qui sera d'ailleurs, à la Libération, sommairement exécuté à Murato) l'arrête dans la matinée du 25 aout 1943 aux environs du moulin, dans la (plaine), à 3 km du village. Il est soumis à la question, puis à la torture, mais Robert Lapina a le caractère bien trempé des hommes de chez nous, et il ne parle pas. La nuit tombe... Compte-rendu du chef de la police mobile de la Corse au préfet :

(Conduit place de l'église à Rapale où se trouve un détachement italien, le prisonnier enchaîné gardé par un carabinier était assis sur le mur qui borde la place de l'église. Profitant d'un moment d'inattention de son gardien, Lapina s'enfuit en criant au secours. Il était à ce moment 4 h 45 du matin.Le carabinier préposé à sa garde, craignant en raison de l'obscurité de perdre son prisonnier, fit feu sur lui. Lapina s'écroule devant la chapelle Sainte-Croix, la cuisse traversée par un projectile. D'autres coups de feu furent tirés, mais il y a lieu de penser que ce fut à la suite de la confusion qui régna pendant quelques instants dans le cantonnement italien. Cette version, qui est celle du capitaine commandant le détachement italien n'a pu être contrôlée. Toutefois, des constatations de l'autopsie ne la contredisent pas.)

Le commissaire de la PJ de Vichy se gardait bien d'apporter dans son rapport daté du 28 août d'autres détails, relatifs à l'éventuelle autopsie notamment, donc à la cause de la mort.

A Rapale, François Senati se souvient:
(Robert Lapina avait toujours dit que jamais les Italiens ne l'auraient vivant. Tentant de fausser compagnie à son gardien, il s'est jeté en contrebas du mur et une balle l'a effectivement atteint à la jambe, sectionnant une veine ou une artère. Il s'est littéralement vidé et son corps a été découvert le 26 au matin gisant dans une mare de sang.)

Marie-Dominique Murati, née Lapina, sa nièce, précise : (Notre famille n'a été autorisée à prendre la dépouille mortelle que dans la soirée du 26 afin de pouvoir lui donner une sépulture. »

Robert Lapina était âgé de 35 ans, et il a fallu attendre le 26 août 1991 pour que, dans son village, un hommage public fut rendu à sa mémoire par les anciens combattants de la Résistance.